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Coupe du monde : Le jour où le Danemark a infligé à la France sa plus grosse défaite

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Les Bleus de Didier Deschamps, qui disputent mardi leur dernier match de poule face aux Scandinaves, ne le savent peut-être pas, mais il y a plus d'un siècle, leurs ancêtres avaient encaissé un calamiteux 17-1 face au Danemark.

Oubliez l'affaire du bus de Knysna en 2010, la défaite en mondovision face au Sénégal pour l'ouverture de la Coupe du monde 2002, le nul des Bleus à Chypre qui coûte sa place à Henri Michel en 1987... Le pire moment de l'histoire de l'équipe de France remonte sans doute au 22 octobre 1908. Ce jour-là, les Bleus repartent les fesses rouges du White Stadium de Londres, corrigés 17-1 par le Danemark. Un écart de seize buts qui constitue un triste record pour les Bleus sur la scène internationale. Retour sur un jour de honte alors que les Bleus recroisent les Danois à l'occasion de la Coupe du monde, mardi 26 juin, au stade Loujniki de Moscou (Russie).
Le débarquement du 22 octobre 1908

Seuls quelques courageux ont bravé le crachin londonien pour garnir les tribunes du White Stadium de Londres. Pourtant, l'affiche est belle. Une demi-finale de tournoi olympique. D'un côté, la  France, qui a eu le luxe de pouvoir aligner deux équipes nationales. De l'autre, le Danemark, formation séduisante sur le papier et sur le terrain. Lors des Jeux olympiques intercalaires de 1906 – une compétition un rien bancale qui fêtait les dix ans de la renaissance des Jeux – les Scandinaves avaient fait forte impression en humiliant les Grecs à Athènes, 9-0. Score acquis à la mi-temps, avant le forfait des Hellènes pour le second acte, l'orgueil bafoué et les reins froissés. C'est sur le même score que les Danois ont expédié l'équipe B des Tricolores en ouverture du tournoi olympique, à Londres, deux ans plus tard.

Le White Stadium de Londres où se déroula le tristement célèbre France-Danemark, perdu 17-1 par les Tricolores aux Jeux de 1908, photographié en 1966. (MARY EVANS/SIPA / SIPA)

L'équipe de France A n'a pas vraiment eu à batailler pour se hisser dans le dernier carré : seules huit équipes participent au tournoi, qui débute dès les quarts de finale, et un imbroglio diplomatique entraîne le retrait de l'équipe de Bohême, son adversaire pour le premier match. Mais comme les joueurs ne sont pas pros, et encore moins couverts de vacances par leurs employeurs pour taper dans un ballon de l'autre côté de la Manche tous frais payés, beaucoup doivent rentrer au bercail.

C'est donc une équipe de France profondément remaniée qui débarque à Londres le 22 octobre au matin. "Débarque" au sens littéral du terme. Les joueurs ont fait le trajet en bateau dans la nuit, et abordent ce match avec un état de fraîcheur discutable... Au bout de six minutes de jeu, le score est déjà de 3-0. "Les défenseurs n'avaient pas la moindre idée pour s'opposer aux offensives danoises. Tout ce qu'ils faisaient, c'était de se rentrer dedans", persifle le Daily Mail (en anglais) dans son compte-rendu, le lendemain.
"Les Français ont grillé cigarette sur cigarette"

"Remettez-vous dans le contexte de l'époque, tempère Alfred Wahl, historien du sport, auteur des Archives du football (éd. Gallimard). Dans ces années-là, il existe en France plusieurs fédérations différentes, qui organisent chacune un championnat distinct. Et celle qui a un accord avec le CIO (et qui vient de claquer la porte de la Fifa), c'est l'USFSA, issue de l'aristocratie, qui a précisément cherché à faire barrage au football à tout prix pendant des décennies. Pour preuve, le dirigeant de la Fédération de foot à l'époque est un spécialiste du rugby." Et le bassin de recrutement des joueurs se limite aux clubs parisiens et du nord du pays, affiliés à l'USFSA.

Sur le terrain, les joueurs tricolores "semblent se découvrir", écrit le rapport officiel des Jeux. "Ils n'ont jamais réussi à échafauder une attaque sérieuse." Certains n'ont même pas une séance d'entraînement ensemble. Pour six d'entre eux, ce sinistre France-Danemark constituera leur première et leur dernière sélection. Il faut reconnaître qu'ils n'ont pas mis toutes les chances de leur côté, à en croire John Cameron, auteur d'un livre sur l'année 1908 dans le football : "Les Français ont grillé cigarette sur cigarette, du coup d'envoi au coup de sifflet final. A l'approche d'un match important, je m'abstiens de fumer pendant un jour ou deux, mais cette croyance n'a manifestement pas vigueur en France."
Des Danois férus de "fodbold"

A ne parler que des faiblesses de cette équipe bâtie de bric et de broc, on en oublierait presque qu'ils affrontent ce jour-là l'un des cadors du ballon rond. "A l'époque, le Danemark est la deuxième meilleure nation du monde, derrière l'Angleterre, et au même niveau que l'Ecosse", souligne Jørn Hansen, professeur d'histoire du sport à l'université d'Odense. Très anglophile, le pays s'intéresse rapidement au ballon rond.

Le Kjøbenhavns Boldklub, fondé en 1874, est ainsi le plus vieux club d'Europe continentale et devance de deux décennies Le Havre AC, fameux "club doyen" de l'Hexagone. En 1899, plus de mille écoles proposent des cours de "fodbold", quand on ne jure que par la "gymnastique" et la "culture physique" au pays du baron de Coubertin. Histoire de mettre tous les atouts de leur côté, les joueurs danois, tous membres de la classe aisée, sont arrivés une semaine avant l'échéance, un coach anglais dans les valises.

"Côté danois, deux des joueurs de ce fameux match sont d'ailleurs devenus professionnels quelques années plus tard", insiste Jørn Hansen. Un homme entre dans l'histoire ce soir-là. Pas le gardien français Maurice Tillette, de l'Union sportive boulonnaise, et heureusement pour lui. Mais son bourreau, Sophus "Krølben" Nielsen, ainsi surnommé car il a une jambe plus courte que l'autre. Ce 22 octobre, il inscrit dix buts à l'équipe de France. Le record n'a été battu qu'en 2001, lors d'un improbable 31-0 infligé par l'Australie aux Samoa américaines.
Des "clowns" sur le terrain

"La race des clowns n'est pas éteinte", fustige l'hebdomadaire sportif de l'époque La Vie au grand air, proche de l'USFSA dans son compte-rendu de la rencontre. "Non seulement les joueurs ont été ridicules, mais ce sport dans son ensemble l'est aussi." Le reste de l'article est à l'avenant : "S’ils tenaient autant que cela à aller faire un petit voyage gratuit à Londres, les officiels auraient agi sagement en le leur offrant, mais à condition de leur interdire de jouer au football. Notre prestige aurait eu l’avantage de ne pas être diminué." Seul l'hebdomadaire s'émeut de cette tache sur le drapeau tricolore. L'Auto, ancêtre de L'Equipe, n'y consacre que quelques lignes. Ce qui est plus cohérent avec la valeur sportive de cette équipe de bras cassés. Cette année-là, l'équipe de France perd cinq des six matchs qu'elle dispute, marquant 5 buts et en encaissant 45...